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15 avril 2002

Témoignages d’ouvriers sur les conditions de sécurité et de travail

Interview 1

Lors de l’accident de Z, qui est mon ami, je suis allé déjeuner, je suis parti une demi-heure.

En revenant de déjeuner, après cinq minutes, j’ai vu la poulie en bas. J’ai été voir, j’ai vu des mains avec des outils et j’ai pensé que Zl travaillait.

J’ai travaillé dix minutes et j’ai été voir. J’ai vu une flaque. Je me suis demandé, est-ce que c’est de l’huile ou du sang ? J’ai crié trois fois. Rien. J’ai appelé un autre mécanicien. Il m’a dit, de l’huile rouge, on ne s’en sert plus. J’ai appelé le patron qui a appelé le docteur. Il avait laissé tomber des objets métalliques, peut-être pour attirer l’attention. Il est resté blessé sans doute une demi-heure.

Il n’a pas repris le travail depuis. Il avait du sang sur le visage, le nez. On l’a descendu dans le panier. On lui a mis une minerve, il avait une plaie au dos de la tête, ses yeux étaient injectés de sang mais ne saignaient pas. Il était inconscient. Il avait des contusions, une grande plaie. Après, il avait des vertiges, il voyait double.

Interview 2

J’ai eu moi-même deux accidents. Le premier n’est pas écrit sur le rapport sécurité. J’en ai eu pour deux mois et demi. Je me suis blessé au mollet. J’avais des soins de kiné. Il fallait que j’y aille à pied. Après j’ai eu un deuxième accident, aux testicules. Il n’est pas sur les rapports non plus.

Il y a eu 16 accidents avec dommages corporels l’année dernière. L’assurance est plus chère s’ils ont des accidents. Ils paient plus. Ici, c’est la "Brinson Miles Corporation".

Question : y-a-t-il des exercices de sécurité en espagnol ?
Réponse : Quels exercices de sécurité ? Il n’y a pas eu d’exercice incendie depuis plus d’un an. Les personnes de la surveillance incendie n’ont pas d’extincteurs. Ils jettent du sable pour éteindre le feu. Le personnel des bureaux, il a un système de retraite, des jours d’absence maladie, des vacances...

Question : avez-vous des manuels sécurité ?
Réponse : des manuels sécurité ? je n’en ai pas vu. Ils ont un règlement intérieur, pas de manuel de sécurité.

Question : avez-vous un médecin du travail, une infirmière ?
Réponse : Pour 650 ouvriers, il n’y a pas de docteur. Il y a des ouvriers qui ont un diplôme de secouriste (emergency medical technicians). Il n’y a pas d’infirmière.

Interview 3

Ils accélèrent le boulot et laissent tomber la sécurité. Ca cause des accidents. Ils accusent les gens : ils disent tu es trop nouveau, tu as fait une erreur. Pour un soudeur comme moi, dans le nord des USA ils paient 21 dollars de l’heure, 14 ici. Ici c’est sans futur.

Il y a une surcharge de travail : en 40 heures, c’est pas possible d’y arriver. On en fait de 65 à 80. Disons 72 heures par exemple pendant un mois. Après on retombe à 44. En un temps, on faisait 56 heures tout le temps. Maintenant on fait beaucoup d’heures supplémentaires, et après on tond la pelouse. Il dit qu’on va réparer l’usine. Mais les trous dans les toits sont toujours là.

Je fais six jours de 11 heures et demie par semaine. La demi-heure de repas n’est pas payée.

Il y a un gars, il a été licencié. On lui a dit, ton assurance est payée pour trois mois encore. En fait, ils l’ont pas fait. Sa femme a accouché et il a dû aller à l’aide sociale. Il a demandé à l’assurance et on lui a dit que l’assurance avait été résiliée.

Ici on est licencié en une seconde. On te dit tu es licencié et rien d’autre, du jour au lendemain. On a besoin de travailler 56 heures pour payer les factures. On a pas de retraite. Ils licencient les vieux. Si on est blessé, on est désigné d’avance pour la prochaine charrette de licenciements. Un ouvrier a eu la jambe cassée. Après six mois d’absence on l’a repris à un salaire inférieur. Ici on te dit prend tes affaires et tire-toi. On n’a l’assurance après pendant trois mois seulement. Que faire ? Si on est blessé, ils pensent qu’on risque de l’être à nouveau. On est dans le collimateur. On est viré.

Après une opération du dos, il y en a un qui a été gardé mais il a voulu toucher son épargne salariale (401K) et il est parti. Il y a du favoritisme.

Un ouvrier avait eu trois vertèbres écrasées. Le médecin de l’entreprise, il disait qu’il n’avait rien. Ils signent des papiers falsifiés.

Il y a deux ans, un électricien a été électrocuté.

Il faut faire attention à ce qu’on fait soi-même, il faut aussi surveiller ce que les autres gars font. Une masse, une grue, un câble qui glisse, il faut faire attention tout le temps. Le matériel est vieux. Il est en mauvais état. Les indicateurs de poids ne marchent plus sur les grues. Ils travaillent à l’aveuglette.

On doit acheter son propre matériel de sécurité, les lunettes, les gants, les casques, etc... Le harnais de sécurité, il faut signer une décharge. S’ils considèrent qu’on s’en est mal servi, ils vous le font rembourser. On n’a pas d’appareils respiratoires autonomes. J’ai une infection des poumons. J’ai demandé un appareil respiratoire. Ca a mis un mois et demi pour en obtenir un. Mais c’est la croix et la bannière pour obtenir des filtres. Ils vous donnent de simples masques à poussière en papier pour le meulage.

J’ai eu un test des poumons : ils ne fonctionnent plus qu’à 70 %. A moins de trente ans. Les médicaments, je ne peux pas les payer. J’ai de l’asthme. Les outils, ils les fournissent. Si les outils sont abîmés, ils disent que tu ne t’en est pas servi correctement.
On range les outils avec nos vêtements dans des casiers construits par les ouvriers.

La sécurité, ils ne surveillent pas les voitures. Il y a eu des voitures volées.

Question : y a-t-il des femmes parmi les ouvriers et ont-elles des problèmes spécifiques ?
Réponse : il y en a quatre. Il y a eu un cas de harcèlement sexuel l’année dernière, le type a été licencié.

Pour ce qui est de la sécurité, si on dit quelque-chose, ils disent que tu es un fauteur de troubles. Ils vous changent d’équipe.

Le comité sécurité, ce sont des volontaires seulement. Pour les soudeurs et ajusteurs, il y a deux volontaires pour signaler aux autres si s’ils font quelque-chose qui n’est pas correct : attention ta chemise dépasse, etc...

Si le matériel est en cause, la direction dit, on va le réparer. Mais ils ne le font pas. Ils ne font que ce qu’il faut pour l’étoile de l’OSHA. En vérité, il y a un accident corporel par semaine ou toutes les deux semaines.

Combien avez-vous de congés ? Nous, on a une semaine après trois ans et deux semaines après dix ans.

Interview 4 : Joe Soto, licencié

Je suis sans travail depuis mon licenciement. Ils donnent des référence par téléphone aux autres yards. Je voudrais que M. VALOT permette que je retrouve mon travail.

Interview 5 : ouvrier soudeur parlant l’espagnol

Je travaille dans l’équipe de nuit, je travaille 11h 1/2 sans pause. Je travaille de 7 h du soir à 7 h du matin. J’ai une demi-heure pour le repas entre minuit et minuit et demi. Ils mettent la pression pour produire, pour que les jackets soient terminés dans les délais. Ils nous harcèlent sans arrêt, si tu lèves le masque de soudage, si tu vas aux toilettes, on te fait le reproche. Les problèmes signalés ne remontent pas. Entre 50 (15 m) et 200 pieds (60 m) , on doit avoir la sécurité en hauteur. Les câbles de tension pour accrocher le harnais ne sont pas tendus, ils ne sont pas vérifiés.

Les échafaudages ne sont pas construits correctement. Ils ne sont pas vérifiés question sécurité. Les paniers pour vous monter, ils sont déplacés brutalement par les grues, il faut garer ses mains.

Les grues, il n’y a plus rien d’écrit sur les commandes et ceux qui ne les connaissent pas ne peuvent pas les contrôler. Quand l’OSHA inspecte, ils nettoient tout, ils changent l’opérateur pour qu’ils soient accompagnés et qu’ils ne puissent pas poser de question à un ouvrier.

La prime pour fin de travaux, elle n’est pas payée. SHELL a payé, mais ils ont refusé que SHELL distribue lui-même la prime aux ouvriers. Chez Peter KIWIET, ils paient des primes.

Et les chutes de matériaux, où est-ce qu’elles vont ? où va l’argent ? Ils pourraient réparer les toilettes avec.

Pour la sécurité ils économisent. Ils achètent tout sauf des harnais de sécurité.

Il y a de la discrimination vis-à-vis des ouvriers hispaniques. Même les anciens, s’ils parlent espagnol, ils ne peuvent pas passer chef d’équipe (leadmen). Après 15 ou 20 ans de travail. Des cours de langue ? il n’y en a aucun.

Les vieux parlant espagnol, ils doivent porter des poids comme des jeunes. Les lèche-bottes par contre ils ont les bons boulots.

On n’a pas de pause. On n’a pas d’endroit pour déjeuner. On mange sous la pluie ou dans le vent plein de sable. Des fois on s’abrite sous les machines. Ou bien on se met dans un conteneur pour déjeuner. Dans les bureaux, c’est un autre monde, ils ont distributeur de sandwiches, de sodas, etc... On n’a pas le temps pour manger : on a une demi-heure, aller et retour au poste de travail compris.

On a de l’eau à boire. Oui.

Si on avait un aide, un soudeur ferait le boulot de soudage. Maintenant un soudeur il fait toute la préparation. Ce n’est pas efficace. La machine refroidit si on monte et descend chercher le matériel. Avec un aide on serait plus rapide. Chacun travaille tout seul. Un ouvrier ne peut pas tourner le robinet pour un autre. Dans les tuyaux, on n’a pas de protection, pas de ventilation suffisante avec un seul ventilateur.

Interview 6

Nous avons tous trois effectué des travaux de soudage sur le Deep Blue. Il a fallu maintenir des plaques de 200 kilos avec des madriers, pas question de prendre le temps d’apporter des engins de levage du yard.

Nous avons soudé avec les pieds dans 25 cm de boue. Comme le matériel était dégradé, on prenait des décharges électriques.

Les ouvriers pensent que le management ne fait rien pour réparer le matériel dégradé : du coup c’est la productivité du yard qui est dégradée.

Il y a un problème de langue avec les travailleurs hispaniques. Ils ont du mal à apprendre l’anglais car au travail ils ne parlent pas, même pour le boulot. Après, ils rentrent dans leur famille. Pour nous aussi, c’est difficile d’apprendre l’espagnol. Il faudrait des cours.

Interview 7

Pourquoi la sécurité ne va pas ? Premièrement parce que le matériel est vieux, deuxièmement le matériel est de bonne qualité mais mal entretenu. Il y avait 6 mécaniciens quand j’ai été embauché, il y en a maintenant 5, dont un nouveau, et deux contremaîtres.

L’OSHA exige un PM (entretien) tous les mois. Ils font ça et rien d’autre. Quand on n’a pas de travail, je dis pourquoi pas graisser le matériel et le contrôler. Les contremaîtres disent si on ne leur a pas dit de le faire, ils ne vont pas le faire. Le commandement, il n’y en a pas. Moi je dis, il faut réparer le matériel. Quand on n’a rien à faire, on reste assis c’est tout.

Ils ne veulent pas embaucher. Je connais un bon mécanicien qui a demandé à remplir un formulaire d’embauche, il y a gel des embauches, on lui a répondu. Là où ils ont le plus besoin d’embaucher, ils ne veulent pas embaucher. Ils ont besoin de mécaniciens qualifiés. Les engins mécaniques, c’est dangereux : il y a de la haute tension, des soupapes, de la pression hydraulique. C’est dangereux.

Je m’autodiscipline, je sais les équipements qui sont sous pression. Il y a un tableau qui dit quand les équipements ont été contrôlés pour la dernière fois, pour certains c’est 1998. Il y a des équipements qui datent des années 50, 60. Ils ne prennent pas le temps d’effectuer des révisions de tout. Ils sont tellement en sous-effectifs, que le personnel qu’ils ont, ils devraient le payer plus.

Le syndicat j’en ai parlé à T, il m’a dit que ça va mettre la boîte par terre. Non, ce sera mieux.

Une fois ils ont eu une prime, plusieurs milliers de dollars. Ils l’ont gardée. Les ouvriers n’ont eu qu’une prime de 90 dollars.

A KIEWIT, ils ont eu 800 ou 900 dollars. A GULF MARINE, ils disent qu’ils sont en déficit. C’est impossible. J’ai fait des études supérieures, je sais comment marchent les affaires. Pour Noël, GULF MARINE a fait une réception pour les cadres uniquement, les ouvriers ont eu une dinde. Ils l’ont vendue pour avoir de l’argent. En face de GULF MARINE, il y aune petite entreprise familiale où travaille mon frère, qui a 40 ans et 25 ans d’expérience. Ils ont 50 salariés, mais ils ont fait une réception pour tous. Ils paient $18/$20 de l’heure avec une voiture pour le travail, des frais de déplacement, une assurance, pas de pointage à la porte, ni de contremaîtres. Un contremaître qui n’a jamais travaillé de ses mains, pas moyen de lui obéir. Les contremaîtres ne connaissent pas le travail. On les écoute. Et puis on fait à son idée.

Une fois j’ai fait comme si je ne savais pas et j’ai dit "Jerry, aide-moi". Il tripotait au hasard. Il fallait qu’il se serve d’un voltmètre. Il n’avait aucune idée de comment s’en servir. Il y en a un avec les électriciens ils l’appellent "trois mois" parce qu’avec trois mois d’expérience, ils l’ont nommé contremaître. Les chefs et les contremaîtres, ils y en a qui n’ont pas dépassé la troisième. Il y en a un qui ne sait pas écrire correctement alors il écrit seulement en abrégé. Quand on a un problème, il vaut mieux le régler soi-même. Il n’y a que deux contremaîtres qui sont formés. Les autres doivent appeler quelqu’un pour réparer.

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